Michel Colin (1933-2015)
SA VIE, SA FORMATION, SON ŒUVRE, QUELQUES REPÈRES
UN IRRÉGULIER
Au vu de son parcours de vie et d’art, on est bien tenté de dire que Han-Psi fut un irrégulier. Ses origines, sa formation professionnelle, ses cours du soir aux Beaux-Arts, son retrait monastique provisoire, ses randonnées en terre bretonne sacrée, ont fait du typographe de métier un de ces inclassables devant lesquels le regard académique est souvent à la peine. Mais reconnaissons que l’artiste n’a pas peu contribué à cet état de chose, lui qui avait érigé Beata solitudo, sola beatitudo en précepte.
L’ENFANCE
Deuxième d’une fratrie de six enfants, Michel Colin naît en 1933 à Rennes (Ille-et-Vilaine) au cœur d’une famille modeste, originaire de Plélan-le-Grand, dans la forêt de Brocéliande, nouvellement installée en ville. Le père est menuisier-charpentier, la mère femme au foyer et couturière, la famille est bien intégrée dans le quartier populaire et ouvrier de la rue Legraverend ; Michel est éduqué dans l’école du quartier, et le patronage Saint-Étienne complète sa formation joyeuse et insouciante. C’est ce cadre éducatif qui lui fait connaître l’abbé Henri Poisson (1898-1977), instituteur et auteur de nombreuses publications sur l’histoire de la Bretagne dont une est illustrée de dessins de Xavier de Langlais. Cette influence de l’abbé Poisson dans l’amour de la Bretagne le marquera fortement, même s’il reniera plus tard cette vénération pour ne retenir que l’intérêt pour les paysages.
L’éducation de six enfants dans un petit appartement n’est pas simple, Michel se révèle difficile et surtout, moins raisonnable que son frère aîné, brillant élève.
Dans cette vie familiale à l’étroit, où les valeurs de la religion catholique sont omniprésentes – ne serait-ce que par les visites fréquentes d’un oncle, prêtre, qui apporte un soutien spirituel fort à la famille–, le père goûte peu les velléités de Michel pour le dessin que ce dernier pratique presque secrètement dans le grenier. Michel dira, avec amertume, qu’il se sentait incompris dans sa famille.
Plélan-le-Grand
Une séquence marque particulièrement l’enfance de Michel. Pendant l’Occupation, sa famille, comme tant d’autres, va être obligée de se réfugier hors de Rennes. Ils repartent à Plélan-le-Grand, berceau de ses familles paternelle et maternelle.
Michel apprécie beaucoup cet intermède. Ce sont ""les plus beaux jours de ma vie""(DNA, 2 février 1976). Très attaché à ses grands-parents, commerçants à Plélan-le-Grand, il aime cette vie sans école, insouciante, dans une nature faite de forêts et d’étangs dont la faune et la flore le comblent.
La marque que laisse cette terre de légende sur la sensibilité du jeune enfant est si profonde qu’il choisira, devenu artiste, de prendre pour pseudonyme Han Psi, qui dissimule, sous son apparent exotisme, le toponyme Psihan, hameau de ses grands-parents, au pays de Brocéliande.
VERS L’ÂGE ADULTE
La typographie
Après la Libération et le retour à Rennes, le choix d’une orientation d’avenir s’impose à Michel Colin. Les Beaux-Arts de Rennes ont sa faveur, mais sa famille s’y oppose, en raison du coût des études, certes, mais aussi par conviction : « Un métier de fainéant ! » clame le père.
Il est orienté vers une formation de typographe dans l’imprimerie Bahon-Rault. Après l’obtention du CAP, il entre chez Oberthur, la grande imprimerie de Rennes. Cette expérience est décisive. La pratique typographique, l’utilisation du noir et blanc, sont une école du regard, du cadrage et de la mise en place. Par la typographie aussi, il acquiert une connaissance de la lettre et du signe qu’il cultivera toute sa vie, notamment en s’ouvrant aux écritures non latines: arabe, japonaise et chinoise.
Doutes et errances : L’Algérie, Boquen et Tro Breizh.
En 1954, Michel Colin est appelé en Algérie, puis rapidement réformé pour raison de santé. Mais ce sont surtout la lumière méditerranéenne, les paysages de l’Oranais et ses couleurs qui le marqueront, bien plus que les événements liés à la volonté d’indépendance de l’Algérie.
De retour en France il suspend son activité salariée de 1957 à 1961 pour entrer à l’abbaye cistercienne, Notre-Dame de Boquen, dans les Côtes d’Armor. La personnalité du prieur, Dom Alexis Presse et son attrait pour la règle de Saint Benoït que celui-ci veut pratiquer à l'abbaye guident son choix. D’abord novice, il goûte là une expérience mystique d’une grande intensité entre labeur (la reconstruction de l’abbaye notamment) et l’étude quotidienne des grands textes religieux, à quoi vient s’ajouter la pratique du dessin à laquelle il ne renonce pas. Près de la nature, dans la gloire de Dieu, loin de tout souci matériel, il est dans un état second. En dépit de cette vie ascétique qui le comble, mais ne pouvant pas s’adonner au dessin en toute liberté, ce retrait du monde n’ira pas au-delà d’une période probatoire. Il ne s’engage pas dans des vœux définitifs.
Plus qu’un choix religieux, ce fut un choix de solitude."
"Il quitte Boquen pour une autre expérience aussi forte : faire le tour de la Bretagne à pied, le Tro Breizh, pendant plusieurs mois de 1961 à 1962. Ce voyage initiatique à l’âge adulte consacre la Bretagne comme une terre sacrée.
De retour à Rennes, après cet épisode périlleux où il avait mis en jeu ses forces vitales et ne pouvant pas accéder aux Beaux- arts, ce qui était toujours son souhait, il ne trouve pas d’autres solutions que de retourner travailler chez Oberthur.
Le mariage et la vie de famille
À 30 ans, séduisant, original, parlant bien, il rencontre à l’église de sa paroisse une jeune fille de 21 ans, croyante comme lui, étudiante en médecine. C’est le coup de foudre. Michel et Marguerite Gérard se marient en 1962.
Michel continue à travailler. Chez Oberthur, il devient correcteur puis metteur en page ; il finit dans le service fiduciaire.
C’est à cette période qu’il entame ses recherches sur les idéogrammes, et trouve dans la Bible la source principale de son inspiration. En 1963 puis 1964, deux fils naissent au foyer.
DEVENIR ARTISTE
Fin de l’activité de typographe
En 1965, Michel Colin met un terme à son activité salariée chez Oberthur et décide de se consacrer exclusivement à son œuvre. La situation financière de la famille le permet puisque son épouse, Marguerite, débute une carrière hospitalière en psychiatrie, et devient, à 30 ans, médecin-chef des hôpitaux psychiatriques.
Michel la suit dans les différents hôpitaux français où elle est nommée par le ministère de la santé.
Bégard, premières rencontres
Le couple et les enfants quittent Rennes pour Bégard, dans les Côtes d’Armor, où Marguerite est nommée à un poste d’interne à l’hôpital psychiatrique. La famille emménage dans une maison de fonction. Une petite chambre lui sert d’atelier et il y poursuit ses recherches sur les idéogrammes, entamées dès 1962.
Marguerite soutient sa thèse de médecine, et Michel a atteint le rêve de sa vie : dessiner et ne faire rien d’autre. Tout indique que c’est à cette époque qu’il devient Han Psi.
À Bégard, il rencontre des internes avec qui il échange beaucoup, en particulier avec Gildas Le Bayon2 qui est en admiration devant son œuvre et le soutient beaucoup. Est-ce l’immersion dans ce nouvel univers d’échanges et d’ouverture ? Toujours est-il que c’est à cette période qu’il abandonne sa foi.
PÉRIODE DE RECHERCHE ET PREMIÈRES EXPOSITIONS
D’ateliers en ateliers
De 1965 à 1970 Michel suit Marguerite dans ses différents postes d’interne, découvrant, médusé, un monde qu’il ne soupçonne pas, d’abord à l’hôpital psychiatrique de Clermont-de- l’Oise (60), alors le plus grand asile d’Europe, ensuite à l’hôpital psychiatrique de Ville- Évrard (93).
Il y travaille dans des petites chambres d’interne jusqu’en1969. À Ville-Évrard (Neuilly- sur-Marne, 93), grâce à la bienveillance de la direction, il peut bénéficier de vastes dortoirs désaffectés qui lui permettent, d’expérimenter le travail sur grands formats, à la Pollock .
Après les idéogrammes aux formes concentrées viennent les œuvres gestuelles éclatées, d’une écriture fougueuse et ferme (Geneviève Breerette, Le Monde, 1971).
Il traverse des moments de doute, ne trouvant pas de supports qui lui conviennent : l’huile n’est pas faite pour lui, la couleur non plus. C’est à ce moment qu’il saisit l’opportunité que lui offre l’équipe de l’entreprise Formica, aux usines de Quillan dans l’Aude. L’entreprise à cette époque accueille des artistes. Il y rencontre des ingénieurs soucieux d’innover, avec lesquels il mène des recherches graphiques, et réalise de grands panneaux – environ 2m x 1m
- sur Formica avec impressions sérigraphiques.
Par la suite, il reste fidèle au papier, à la peinture Avi 3000, ainsi qu’au noir et blanc. Parallèlement, il commence à exposer.
EXPOSITIONS
1965 – Rennes (35) – exposition privée.
1968 – Paris (75) – Galerie La Palette Bleue, 30 rue de Seine, Paris 6e. 1969 – Argenteuil (95) – Maison de la Culture.
1969 – Boquen (22) – Centre culturel de l’abbaye Notre-Dame.
LA MATURITÉ
Rouffach
En 1970, les choses changent. Marguerite est nommée médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Rouffach (68), en Alsace.
La famille s’installe dans une grande maison de fonction avec, pour atelier, un vaste sous- sol. Désormais Michel a de la place pour se consacrer à de grandes œuvres, ce que lui permet son énergie et l'envergure de ses bras. Il se met à la sérigraphie, technique dans laquelle il excelle.
Il se partage entre l’Alsace, Bâle et Paris. Il fréquente des artistes étrangers surtout. Il découvre le milieu artistique. Ses idéogrammes ont beaucoup de succès, notamment à la galerie du Haut Pavé créée par le Père Vallée3. Il y obtient le prix de sérigraphie.
Ses grandes œuvres sont très prisées à la Galerie Orly de Bâle, en Suisse ; par son intermédiaire, il expose à la Foire internationale de Bâle.
Au Canada, la galerie Albert White de Toronto lui achète une grande série de dessins ; l’un d’eux figure actuellement dans les collections du musée de Rochester (NY, USA).
EXPOSITIONS
1971 – Paris (75) – Galerie du Haut Pavé, 3 quai de Montebello, Paris 5e.
1972 – Bâle (Suisse) – Galerie Orly.
1973 – Boquen (22) – Centre culturel de l’abbaye Notre-Dame. 1973 – Bâle (Suisse) – Galerie Orly.
1973 – Paris (75) – Club International House.
1974 – Toronto (Ontario, Canada) – Galerie Albert White."
Mulhouse
En 1975 la famille s’installe à Mulhouse où Marguerite est chargée du secteur de psychiatrie Mulhouse-Bâle. Dans l'appartement Michel bénéficie d’un atelier fait de deux très grandes pièces. Ses expositions, dans ces années, comportent principalement des idéogrammes, des sérigraphies en couleurs et de grands formats.
EXPOSITIONS
1976 – Mulhouse (68) – Galerie Gangloff.
1976 – Lausanne (Suisse) – Galerie Henri Meyer. 1977 – Strasbourg (67) – Galerie Aktuarius.
Plédran : De l’écriture et du dessin
Je suis un calligraphe et non pas un peintre ou un dessinateur. Faites bien la différence, j'y tiens.
Gilles Vallée (1910-1998), moine dominicain, crée la galerie du Haut-Pavé en 1953, avec, pour vocation, d’exposer de jeunes artistes.
Michel a déjà rencontré avant 1980 des jeunes gens qui gravitent autour de Boquen, en particulier Monique Feder qui épousera plus tard Yves Prié. Cette rencontre d’Yves Prié, poète et éditeur en Bretagne4, lui permet de renouer avec la typographie et le livre.
Louis Le Bihan, poète, fera partie de ce groupe. Michel, Yves et Louis forment un trio lié par une solide amitié basée sur une communauté de vision de la création et de la recherche.
En 1979, Michel passe six mois chez le couple Prié à Plédran, dans les Côtes d’Armor. Michel initie Yves au métier de typographe. Il s’ensuit une riche collaboration de travail, notamment dans la rencontre sensible du texte et du graphisme , ainsi que la réalisation de poèmes-affiches.
ÉDITIONS
1980 – 14 poèmes-affiches
poèmes de Yves Prié, 14 lavis de Han Psi.
1980 – La Mémoire de l’eau
poème de Yves Prié, calligramme de Han Psi.
1980 – Cercle Premier
poème de Yves Prié, typographie et dessins de Han Psi.
1981 – Granits
poèmes de Yves Prié, 14 dessins de Han Psi.
1983 – L’ombre à manger – Éditions Folle Avoine. textes de Louis Le Bihan, dessins de Han Psi.
1990 – Sels – Éditions Folle Avoine
poèmes de Louis Le Bihan, dessins de Han Psi 1994 – Palimpsestes de l’air – Éditions Folle Avoine
poèmes de Louis Le Bihan, dessins de Han Psi
1983– Les Commis – Éditions Folle Avoine
textes de Pascal Commère, dessins de Han Psi 1985– Le Passage de la rivière – Éditions Folle Avoine
texte de François Pacqueteau, dessins de Han Psi
1985– Justice du soleil
poèmes de Henri Bordillon, dessins de Han Psi
Ce travail en commun, en collaboration avec leur ami François Pacqueteau, bibliothécaire, donne lieu à une exposition Cercle Premier, à Pontivy en 1980.
EXPOSITIONS
1980 – Paris (75) – Galerie Art Forum International. 1982 – Rennes (35) – Galerie L’Arcanthé.
1982 – Rennes (35) – Banque du Crédit Mutuel.
EXPOSITIONS CERCLE PREMIER
1980 – Pontivy (56) – Cercle Premier – Bibliothèque Municipale. 1981 – Rennes (35) – Cercle Premier – Maison de la Culture.
1981 – Vannes (56) – Cercle Premier – Archives départementales. 1981 – Chartres (28) – Cercle Premier – Bibliothèque municipale.
Passage Turquetil
En 1981, il s’installe dans un ancien atelier de doreur, 11 passage Turquetil, dans le 11e arrondissement de Paris.
De retour à Paris, il rencontre plusieurs directeurs de galeries, dont Stadler6, mais il s’est vite rendu compte qu’il n’a rien en commun avec le monde du « marché de l’art ». Il refuse les propositions qu'on lui fait. Ce choix qui l’écarte définitivement de ce milieu, est motivé par le désir de préserver sa créativité et son indépendance. C’est à cette période qu'il abandonne toute idée de commercialisation.
Jusqu’en 1996, il mène une intense activité de recherche et de création, mais reste plutôt solitaire. Il continue pourtant à cultiver ses amitiés bretonnes, toujours en étroite relation avec Yves Prié et Louis Le Bihan.
Commençant à souffrir d’une capsulite de l’épaule gauche, il est obligé de restreindre ses formats. Son travail porte, pendant cette période, principalement sur :
- une série au crayon de couleurs, signée Kolinus.
- des « petits paysages » en noir et blanc.
- des collaborations pour des livres publiés aux Éditions Folle Avoine.
- des créations de sigles.
Rimou
Marguerite abandonne la chefferie de service en 1996 et obtient sa mutation à Saint-Malo
comme psychiatre praticien hospitalier, puis prend sa retraite en 2007.
Rodolphe Stadler (1927-2009), galériste et collectionneur d’art suisse. Il ouvre la galerie Stadler à Paris en 1955 et y lance de nombreux artistes américains.
En 1996, le couple emménage dans l’ancien presbytère de Rimou (35), donnant sur le Couesnon. Michel a la chance d’y avoir comme atelier, pendant presque vingt ans, l’ancienne salle de théâtre paroissiale, vaste et aérée, à l’écart de la maison elle-même.
Il y mène un travail de recherche assidu avec différents outils, matériaux, supports et techniques non conventionnelles dont les Sopalins offrent un excellent exemple.
À partir de 2013, il subit un affaiblissement physique important. Fin 2014, on lui découvre une maladie neurologique auto-immune qui lui procure d’atroces souffrances. Il décède en mai 2015.
Sa devise…
"Dispos allai, joyeux revins Dispos revins, joyeux allai Rien ne quérai, molt trovai À repartir tout prêt me tins
… qui fut à la fois une règle et un idéal
Bibliographie
HAN PSI, un artiste du signe, Editions Folle Avoine Site internet: hanpsi.fr
Expositions récentes:
Bécherel, maison du livre, 2021 Médiathèque Julien Gracq, 2025"